Pourquoi je ne grimperai pas sur Uluru

Pour nous autres Européens, le mot « Australie » évoque un pays lointain, recouvert de terre rouge, peuplé de gens de type Caucasien, avec des plages paradisiaques, dont les seuls endroits à ne surtout pas manquer sont une ville appelée Sydney avec un grand opéra et un gros caillou rouge au centre du pays, ayant vaguement une connotation sacrée pour les peuples indigènes locaux.

Cette image est bien réductrice – et surtout fausse – mais je n’y ai pas échappé. Nous avons tous des idées reçues sur tel ou tel endroit, d’autant plus fausses que celui-ci est éloigné. Les Australiens eux-mêmes ont parfois des a priori sur l’Europe et l’Afrique qui font peur. En ce qui me concerne, avant de m’intéresser de plus près à ce pays, je ne trouvais pas grand intérêt à aller le visiter. Alors que tous mes camarades d’école vétérinaire se ruaient sur des stages en Australie, je ne voyais pas pourquoi j’irais faire 24h d’avion alors que je pouvais trouver les mêmes choses aux États-Unis.

Puis, un ami est parti pour la deuxième fois vivre un an en Australie, et cela m’a permis de voir autre chose que les lieux ultra-touristiques : il m’a conté l’Ouest encore sauvage et j’ai vu des photos de paysages complètement différents de ce que j’avais déjà vu. Dès lors, l’Australie a piqué ma curiosité. J’ai tenté de me renseigner plus profondément sur l’histoire du pays mais, étonnamment, il a été très difficile de trouver des informations avant d’arriver sur place. Aujourd’hui, je pense que je sais pourquoi ; l’histoire de l’Australie contient beaucoup d’événements choquants, progressivement reconnus par le gouvernement. Elle est vaguement racontée par bribes dans les écoles, tout comme les zones d’ombres de notre histoire française sont passées sous silence dans nos établissements (cf. La guerre d’Algérie, dont j’ai appris l’existence et « plus ou moins » réalisé l’ampleur bien après le lycée, car il était alors difficile de trouver des informations objectives en France).

J’ai toujours été la première à dire que chaque pays a ses défauts, ses problèmes socio-économiques et ses cons. Aucun pays n’est parfait. Certes, il se passe beaucoup de conflits dans le Monde en ce moment. Certes « mais enfin, c’est partout pareil Julie ».

Cependant, à ma petite échelle, je ne peux pas me sentir désolée pour tous les problèmes actuels en même temps. Le fait est qu’aujourd’hui je suis en Australie ; je parle donc de ce qu’il se passe sous mes yeux. Les injustices commises contre les peuples Aborigènes, natifs de ce continent et qui l’occupent depuis au moins 60.000 ans, par des Européens présents depuis moins de 300 ans me touchent énormément. Peut-être encore plus parce que tout est trop récent et loin d’être terminé.

The French Odyssée - Uluru

Dans les grandes lignes, ça donne quelque chose comme ceci :

  • En 1770, James Cook découvre l’Australie (ce n’est pas le premier, Cf. cet article). Le principe de Terra nullius est déclaré : cela signifie que la Terre n’appartenait à personne avant l’arrivée des Anglais.

  • En 1788, les Anglais décident de s’installer en Australie et fondent une première colonie pénitentiaire à Sydney. Jusqu’en 1840, les colonies sont principalement constituées d’officiers et de convicts anglais déportés. Les Aborigènes locaux se font décimer et les survivants succombent à la variole ou sombrent dans l’alcoolisme.

  • En 1901, l’Australie devient une fédération et décrète la Loi de restriction relative à l’immigration, appelée officieusement « politique de l’Australie Blanche » (White Australia Policy). Le but est d’autoriser uniquement la venue d’Européens Blancs, les autres « races » devant quitter le pays et de limiter l’arrivée des populations jugées non désirables : asiatiques et îles du Pacifique.

    En ce qui concerne les Aborigènes, cette loi engendre les Générations Volées : 100.000 enfants (chiffre estimé) sont retirés à leur famille par une commission spéciale qui peut agir librement sans décision de justice. Ils sont placés dans des institutions où ils subissent très souvent des violences innommables, sexuelles ou non. Les autorités, l’Église et les associations ont tous pris part à ces enlèvements forcés, qui ont continué jusqu’au début des années 1970.

  • En 1967, un référendum est voté en faveur de l’octroi de la nationalité australienne aux Aborigènes, qui héritent donc des mêmes droits civiques que les Blancs (le droit de vote des femmes Australiennes Blanches a été obtenu en 1902, ndlr).

  • En 1986, Uluru est rendu aux Aborigènes, qui le louent désormais à l’état Australien.

  • En 1992, le principe de Terra nullius est aboli et le droit foncier des Aborigènes est reconnu.

  • Le 13 février 2008, le premier ministre présente des excuses officielles aux Aborigènes pour les mauvais traitements et les injustices qu’ils ont subis.

Pour moi, ces informations ont eu l’effet d’une claque : à l’époque où l’esclavage était déjà aboli en Europe, une « Australie Blanche » était votée ; à l’époque où la France vivait Mai 68, les Aborigènes ont obtenu le droit de voter dans le pays qu’ils occupent depuis 60.000 ans (il est toujours bon de rappeler ce chiffre).

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Il est fort probable que l’histoire Aborigène du pays nous ait intéressée parce que nous avons commencé notre voyage à l’Ouest. En effet, à l’heure ou j’écris ces lignes, nous sommes sur la côte Est, à quelques 1000 km de Brisbane, et les Aborigènes d’Australie sont plus un mythe qu’autre chose. Nous n’en croisons pratiquement jamais. A l’Ouest, nous y avons été confrontés immédiatement à notre arrivée à Perth, puis de plus en plus en montant vers le Nord. Plus reculées et moins accessibles pour les colons, ces régions sont encore très riches en culture et les peuples Aborigènes y sont relativement nombreux. Nous avons vécu 5 mois à Broome, où « l’imprégnation Aborigène » est tellement forte que plus de la majorité des Australiens Blancs pensent autre chose que juste « ils sont alcooliques » (enfin, pas l’hôtesse de l’office du tourisme de Broome, qui lorsque nous avons demandé des renseignements pour visiter une péninsule très reculée, a répondu « vous allez voir, c’est super là-bas, il y a pleins d’Aborigènes intelligents et qui travaillent, pas comme les alcooliques d’ici »………).

C’est vrai, ils sont alcooliques. Si j’étais aussi simpliste que tous les gens qui les réduisent à ça, je dirais « à qui la faute? ». En ce qui me concerne, si l’on venait me prendre ma terre par la force, qu’on m’enlevait mes enfants, qu’on m’imposait un mode de vie à l’opposé du mien dans mon propre pays et qu’on me donnait de l’alcool pour me faire taire, je suis sûre que je serais aussi alcoolique. Nous avons malheureusement croisé tellement backpackers qui nous ont dit « ces Aborigènes bourrés, vraiment ils ne servent à rien, ils sont pathétiques ah ah ah », alors que leur unique occupation était de « chiller » en fumant du cannabis toute la journée ou de faire la fête tous les soirs (comme partout, chez les voyageurs aussi il y a des cons).

Pour toutes ses raisons, je trouve que ce pays est difficile. On dit souvent qu’un voyage en Inde ou encore à Madagascar peut être très dur, car on y côtoie la misère. Moi, je trouve presque encore pire de côtoyer la misère et de tels comportements dans un pays qui se targue d’être « cool » et « civilisé ». Une bonne partie de l’Australie, c’est du Tiers-Monde caché sous une couverture occidentale.

Pour couronner le tout, beaucoup trop d’Australiens non Aborigènes ont des discours assez révoltants. Je me suis retrouvée plusieurs fois béate devant des grandes phrases, sensées être emplies de bonne volonté, comme « c’est dangereux maintenant de voyager en Bulgarie ou Roumanie à cause des migrants, quelle tragédie » ou encore « les Africains sont tellement pauvres qu’ils mangent même du singe ». Non seulement certains donnent des opinions comme vérité générale sur des choses qu’ils ignorent, mais en plus ils ne voient pas la poutre dans leur propre œil!

Une illustration parfaite concerne le fait de grimper sur Uluru, le grand rocher rouge au centre de l’Australie. Il est aujourd’hui de notoriété plus que publique que ce roc revêt de nombreux aspects sacrés pour la population Aborigène locale (il existe en fait en Australie plus de 600 peuples Aborigènes, qui se différencient entre autre par leur langue). L’ascension notamment correspond au chemin que les anciens utilisaient lors de cérémonies sacrées. Outre le fait que cette marche est très dangereuse (il y a déjà eu plusieurs morts) et abîme le rocher (ça aussi on le voit de manière évidente sur place), le peuple Anangu demande aux visiteurs de ne pas grimper, par respect pour leur culture.

Personnellement, je suis athée. La seule chose en laquelle je crois est la science. Pour moi, Uluru est « juste un rocher » autant que Notre-Dame de Paris est « juste un bâtiment ». Pour autant, je n’aurais jamais l’idée de descendre en rappel sur la Basilique Saint-Pierre ou de ramener mon cochon de compagnie à la Mosquée Cheikh Zayed. Alors pourquoi en ferais-je autrement à Uluru? A moins bien sûr que je ne considère qu’il s’agisse d’un peuple inférieur.

Heureusement, de plus en plus de touristes sont sensibilisés à ce sujet et respectent cette demande, bien que certains aient encore du mal à comprendre que le respect est peut-être plus important qu’une potentielle « belle vue » (belle vue sur un désert, c’est un point de vue #EnPlusÇaRime). En fait, les visiteurs qui réalisent encore cette ascension (environ 24% actuellement) sont en majorité des Australiens non Aborigènes. J’ai vu des témoignages ahurissants comme « pourquoi je ne monterais pas sur Uluru?!!! Ici, c’est MON pays et je fais ce que je veux ». Le pire est que la majorité des jeunes est loin de penser différemment, quand ils n’oublient pas carrément l’existence de leurs concitoyens. En 8 mois, nous n’avons rencontré qu’une seule personne de 20 ans qui nous a dit « j’ai honte de ce que nous avons fait et j’ai honte de notre façon de penser ». Fort heureusement, en ce qui concerne Uluru, les autorités attendent que le nombre de grimpeurs passe en dessous des 20% pour prohiber l’ascension. Puisqu’il n’y a que l’interdiction qui peut forcer au respect…

The French Odyssée - Uluru

Je le redis, chaque pays a son lot de cons. Mais les scènes dont j’ai été témoin ici et les histoires que j’entends me brisent le cœur. Je me suis demandée si cela avait à voir avec le fait que je sois moi-même une « Française de couleur », issue de l’immigration et des colonies, comme si cela devait engendrer une empathie incontrôlable et irraisonnée. En fait, je pense que cela m’a juste forcé à garder les yeux grands ouverts sur ce pays plein de promesses. Mais mon fiancé Blanc Franco-Français de pur souche est aussi choqué que moi ; de même que les voyageurs ayant visité l’Ouest que nous croisons nous chuchotent à demi-mot qu’ils ne s’attendaient absolument pas à cela en arrivant en Australie.

Désormais, même les tentatives de bonne volonté nous mettent mal à l’aise. Par exemple, lors de l’ouverture d’un grand festival japonais à Broome, le discours débutait par 20 min de remerciements envers le peuple Aborigène local « d’accepter et d’autoriser » le déroulement du festival sur ses terres. Ou encore les pancartes, dans de nombreux parcs nationaux, qui expliquent : « cette terre est la propriété du peuple untel, nous vous accueillons chez nous. Ici, c’est le peuple untel. Bienvenu chez le peuple untel ». Ça ne semble pas naturel. C’est gênant. Ça semble creuser encore plus le fossé et pointe bien la différence entre les deux catégories d’Australiens.

Malgré tout, je suis fière d’être capable d’écrire tout cela aujourd’hui. Je réalise qu’en 8 mois, ce pays m’a beaucoup donné à réfléchir. Il est dur de synthétiser par écrit des sentiments aussi confus et nouveaux, surtout lorsqu’on sait qu’ils vont quelque peu ternir l’image de l’Australie. Mais j’écris un blog pour conter notre voyage sans artifice, ce qui inclut mes pensées profondes.

Mon but est toujours de tenter de connaître réellement un pays et sa population. Cela s’avère souvent difficile sur des vacances de 2-3 semaines mais sur une année, je suis contente de parvenir à creuser plus loin que les surfeurs blonds (j’attends toujours d’en voir d’ailleurs!), l’opéra de Sydney et les plages paradisiaques. Je ne sais pas pourquoi les Européens ont ce fantasme parfait et édulcoré de l’Australie mais tout n’est pas si reluisant. Le voyage ouvre l’esprit, du moins il est sensé, et permet de rétablir la vérité si on la cherche vraiment. Je ne suis pas de ceux qui crient haut et fort que « le monde est pourri ». Je vois des défauts mais j’ai espoir d’une amélioration future. J’ai donc hâte de voir ce que sera l’Australie dans 10 ans.

En attendant, vous l’aurez compris, je ne grimperai pas sur Uluru.

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Fun Fact : certains Aborigènes ont les cheveux naturellement châtains clairs voire blonds. Beaucoup pensent encore que cela est lié au passage des Hollandais avant l’arrivée des Anglais, qui auraient mis enceinte des femmes Aborigènes.  En fait, les généticiens ont identifié en 2012 une mutation sur un gène qui pourrait être à l’origine de cette couleur. Mais cette hypothèse a été contestée en 2016 et les scientifiques sont encore incertains à ce sujet.

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2 Commentaires

  1. Wah, quelle claque.
    Un article passionnant et nécessaire.
    Je connaissais l’histoire de la Terra nullius, de la stolen generation, et j’avais été scandalisée. Mais ce que tu racontes de la persistance du racisme et du mépris, c’est très marquant. Cet article est vraiment excellent, intelligent, bien construit, et je te remercie très sincèrement de l’avoir écrit. Je vais le partager sur Twitter (tu y es ?).
    Et promis, je vais continuer à te lire !

    1. Merci beaucoup Ariane!
      Ça me touche vraiment, venant d’une auteure que j’admire beaucoup :). Je trouvais cet article nécessaire en effet, mais encore plus à titre égoïste : c’était une libération. Cela m’a permis d’évacuer les sentiments négatifs accumulés sur le sujet depuis de longs mois.
      Je n’ai pas Twitter (hormis un vieux compte datant de mes 14 ans), mais tu peux bien sûr le partager.
      Au plaisir de te lire également!

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